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Chine-États-Unis : la stabilité stratégique suffira-t-elle à rassurer l’Europe ? |
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| DAVID GOSSET* · 2026-09-24 · Source: La Chine au présent | |
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La question exige de distinguer deux réalités : la stabilité du système international et la capacité de chaque acteur à peser sur son évolution. Une relation sino-américaine stabilisée réduirait les risques de confrontation et faciliterait la coopération internationale. Mais elle nourrirait aussi une inquiétude européenne : celle de voir les décisions essentielles prises entre Washington et Beijing sans participation suffisante des Européens.
Le véritable enjeu ne réside donc pas seulement dans la stabilité entre les deux puissances, mais dans la nature de l’ordre international qu’elle pourrait engendrer.
De la rivalité à une stabilité stratégique constructive
Imaginons que Washington et Beijing organisent durablement leurs relations autour de quatre principes : faire de la coopération un axe central, organiser la compétition, contenir les désaccords et préserver les perspectives de paix.
Cette « stabilité stratégique constructive » ne supposerait nullement la disparition des divergences. Compétition technologique, différends commerciaux et tensions sécuritaires demeureraient. L’objectif serait d’empêcher que ces contradictions ne conduisent à une escalade incontrôlée.
La prévisibilité devrait alors reposer sur des mécanismes institutionnels plutôt que sur les seules relations personnelles entre dirigeants : canaux permanents de communication, procédures de gestion des crises, consultations économiques régulières et engagements vérifiables.
Cependant, une stabilité construite autour d’un dialogue sino-américain exclusif présenterait une limite fondamentale : elle pourrait réduire l’incertitude entre Washington et Beijing tout en la déplaçant vers leurs partenaires.
Le paradoxe européen : craindre la confrontation et redouter une entente exclusive
L’Europe se trouve face à une double inquiétude. Une détérioration des relations sino-américaines l’exposerait à des pressions économiques et stratégiques considérables. Mais une entente stratégique trop exclusive pourrait également susciter la crainte d’arrangements bilatéraux ayant des conséquences pour des tiers absents de la table des négociations.
Cette préoccupation concerne notamment les règles commerciales, les normes technologiques, les politiques industrielles et les questions de sécurité. Il serait néanmoins excessif de considérer qu’un rapprochement sino-américain se ferait nécessairement au détriment de l’Europe, car les trois acteurs entretiennent des relations complexes, mêlant interdépendances, coopérations et rivalités. L’enjeu est plutôt de déterminer comment empêcher qu’une stabilisation bilatérale ne se transforme en marginalisation des autres acteurs.
Une stabilité véritablement constructive ne devrait pas reposer sur une répartition implicite des sphères d’influence, mais sur des mécanismes ouverts, compatibles avec le droit international et respectueux des intérêts des parties concernées. La prévisibilité entre Washington et Beijing ne doit pas devenir synonyme d’exclusion pour les autres acteurs internationaux.
La construction d’une stabilité multipolaire et inclusive
Trois mécanismes pourraient contribuer à transformer une entente sino-américaine en facteur de stabilité internationale.
Le premier consisterait à associer les partenaires concernés à la préparation des décisions bilatérales susceptibles d’avoir des conséquences internationales majeures. Il ne s’agirait pas d’accorder à chacun un droit de veto, mais d’éviter que des arrangements importants soient élaborés dans l’opacité.
Le deuxième serait la mise en place de dialogues associant la Chine, les États-Unis et l’Union européenne sur des sujets clairement identifiés : stabilité économique, intelligence artificielle, chaînes d’approvisionnement et gouvernance climatique. Ces consultations trilatérales ne remplaceraient pas les institutions multilatérales, mais elles pourraient faciliter la préparation de compromis ensuite discutés dans des enceintes plus larges.
Le troisième mécanisme serait l’institutionnalisation des engagements au moyen de calendriers de consultation, de procédures d’alerte, de dispositifs de règlement des différends et d’évaluations régulières.
Si aucune garantie diplomatique ne supprime entièrement l’incertitude, des engagements transparents, vérifiables et durables permettent d’en limiter les effets.
Pour l’Europe, participer à ces mécanismes suppose toutefois une condition préalable : être capable de définir ses propres priorités et de développer une véritable capacité d’initiative.
De l’autonomie stratégique à la production de stabilité
L’autonomie stratégique européenne est souvent abordée sous l’angle de la réduction des dépendances. Cette dimension est importante, car une économie excessivement dépendante d’un fournisseur, d’une technologie ou d’un marché peut se trouver exposée à des risques considérables.
Mais l’autonomie ne se résume pas à la protection, elle suppose également la capacité de construire des partenariats, de proposer des règles et de porter des projets attractifs pour le reste du monde.
C’est dans cette perspective que les relations sino-européennes prennent toute leur importance. Elles ne devraient être définies ni comme une simple variable des relations transatlantiques, ni comme un instrument destiné à contrebalancer les États-Unis, car elles possèdent leur logique propre.
La Chine et l’Union européenne sont deux acteurs économiques majeurs dont les échanges et les choix réglementaires ont des conséquences internationales. Le 25e sommet Chine-UE, tenu en juillet 2025, a néanmoins mis en évidence des différends persistants, notamment sur l’accès aux marchés, les surcapacités industrielles et les restrictions à l’exportation de certaines matières premières critiques.
Une coopération durable exige de reconnaître ces divergences plutôt que de les occulter. L’enjeu est de construire des pôles de stabilité là où les intérêts convergent, sans prétendre que cette convergence est universelle.
Quatre chantiers pour une coopération sino-européenne concrète
Le premier chantier concerne le climat et la transition énergétique. La déclaration commune sur le changement climatique publiée le 24 juillet 2025 à l’issue du 25e sommet Chine-UE a réaffirmé l’importance de l’Accord de Paris et de la coopération climatique. Cette base pourrait être prolongée par des programmes communs consacrés à l’efficacité énergétique, au stockage de l’électricité, aux réseaux intelligents et à l’adaptation climatique. Des objectifs mesurables et des calendriers pluriannuels apporteraient de la continuité à ces engagements.
Le deuxième chantier concerne la gouvernance technologique. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, la Chine et l’Europe pourraient identifier des voies de coopération concernant l’évaluation des risques, la sécurité des applications et certains standards d’interopérabilité, tout en respectant leurs exigences respectives en matière de données et de sécurité.
Le troisième chantier serait celui de la prévisibilité économique. Des mécanismes permanents associant autorités publiques, entreprises et organisations professionnelles permettraient d’anticiper les différends commerciaux et de rechercher des solutions négociées lorsque cela est possible, sans remettre en cause les instruments légitimes de défense commerciale.
Enfin, les échanges humains, scientifiques et culturels constituent un quatrième chantier essentiel. Universités, musées, institutions de recherche et fondations entretiennent des réseaux de coopération dont l’utilité dépasse les cycles diplomatiques. Ils permettent de mieux comprendre les intentions, les contraintes et les transformations de l’autre.
La connaissance réciproque est elle-même une infrastructure stratégique. Elle ne remplace pas la diplomatie, mais lui donne une profondeur sociale et institutionnelle.
Vers une stabilité à trois dimensions
Une relation sino-américaine plus prévisible pourrait atténuer certaines inquiétudes européennes, sans résoudre automatiquement la question de la place de l’Europe dans l’ordre international.
Trois dimensions doivent s’articuler : la prévisibilité des relations entre Washington et Beijing, l’inclusion des autres acteurs dans la gouvernance internationale et la capacité de chacun à contribuer activement à la stabilité.
Une Europe développant des relations substantielles avec la Chine tout en préservant ses engagements transatlantiques élargirait ses marges de manœuvre. De son côté, une Chine entretenant des relations prévisibles avec les États-Unis comme avec l’Europe contribuerait à multiplier les espaces de coopération.
La question n’est donc pas de choisir entre Washington et Beijing, mais de déterminer comment des relations bilatérales stabilisées peuvent contribuer à un système international plus ouvert.
L’Europe ne peut attendre que son avenir soit garanti par la seule qualité des relations sino-américaines. Elle doit aussi contribuer à produire de la stabilité par ses propres initiatives et ses engagements internationaux. C’est à cette capacité que se mesurera sa puissance.
La stabilité stratégique constructive ne prendra toute sa signification que si elle dépasse le cadre sino-américain. Elle ne saurait se limiter à un équilibre négocié entre deux puissances. Elle doit devenir une architecture ouverte, dans laquelle la prévisibilité des relations entre les deux premières économies mondiales renforce la capacité collective à construire un ordre mondial plus juste.
*DAVID GOSSET est sinologue français, expert en relations internationales et fondateur de l’Initiative mondiale Chine-Europe-Amérique.
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