![]() |
|
|
|
|
L’homme qui fait fondre les frontières |
|
| NILS BERGEMANN* · 2026-03-16 · Source: La Chine au présent | |
| Mots-clés: |

Né en 1944 à Shaoxing (Zhejiang), Zhu Bingren semble défier le temps. À plus de 80 ans, il affiche la silhouette et la vitalité d’un sexagénaire, portées par un regard vif qui trahit une énergie et une créativité brûlantes. C’est ce feu qui insuffle au métal une fluidité presque irréelle. Maître incontesté de son art, il est aujourd’hui dépositaire de la « Technique de sculpture sur cuivre », un savoir-faire classé au patrimoine culturel immatériel national et protégé par l’État chinois depuis 2008.
Loin de l’image figée de l’artisan traditionnel, il réinterprète, recontextualise et réinvente ce patrimoine avec la fougue d’un entrepreneur et la curiosité d’un chercheur. C’est précisément de cette manière qu’il en préserve l’essence. Aujourd’hui, il entame sa mue la plus surprenante en passant du statut de sculpteur à celui de designer de mode.
Le métal dans le sang
Zhu Bingren appartient à la quatrième génération d’une famille d’artisans du cuivre. Son enfance a baigné dans le martèlement rythmé du métal, le sifflement du feu ainsi que l’odeur chaude et lourde du cuivre en fusion. Pour lui, le cuivre n’a jamais été un simple matériau, mais un langage, un héritage et une véritable destinée.
Du sommet doré du mont Emei à la coupole du Palais de Brahma à Wuxi (Jiangsu), l’œuvre de Zhu Bingren a marqué le paysage chinois de son empreinte. Ses créations se retrouvent également dans les vitrines du Musée national de Chine et du Musée du Palais. Cette carrière monumentale lui a valu les plus hauts honneurs de l’État, du titre de « Maître chinois des arts et métiers » à la Médaille nationale du Travail du 1er mai.
Le maître artisan ne s’est jamais borné à suivre la tradition à la lettre, convaincu qu’« un artisanat ne périclite pas en évoluant, mais en se fossilisant ». Guidé par ce credo, il s’est affirmé comme un véritable innovateur, décrochant une soixantaine de brevets nationaux. Ceux-ci couvrent des techniques aussi variées que le relief multicouche ou encore la gravure zijin, un traitement de surface qui dote le cuivre de reflets violacés et d’une texture unique par l’oxydation et la fusion de métaux précieux.
Sa percée artistique la plus décisive est sans doute née avec le rongtong, l’art du cuivre en fusion. Par ce processus, il affranchit le métal de son carcan habituel. Au lieu de le contraindre dans un moule, il laisse l’écoulement incandescent se répandre et se figer librement pour donner naissance à une esthétique inédite. À la frontière du figuratif et de l’abstrait, ses œuvres évoquent alors des coulées de lave solidifiée ou des faisceaux de lumière liquide. Ce nouveau langage allait devenir le socle d’une audace encore plus grande, aussi radicale qu’inattendue.

Zhu Bingren procède à la finition d’un modèle en cuivre de la pagode Leifeng.
Le métal prend le pli
En 2024, Zhu Bingren fait son entrée sur une scène entièrement nouvelle : celle de la haute couture. Sous la marque « Yunmo Rongzhuang », il entreprend de capturer dans l’étoffe les textures du cuivre en fusion et le flux de la peinture à l’encre chinoise. Ses créations sont présentées à la Semaine de la mode de Milan, puis en première nationale à Keqiao, un arrondissement de Shaoxing, avant qu’une présentation d’envergure ne soit donnée au Musée du Louvre à Paris, à l’occasion du 60e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France.
En septembre 2025, l’artiste marque les esprits sur la Grande Muraille de Simatai lors de la clôture de la Semaine de la mode de Beijing printemps-été 2026. Dans ce cadre majestueux, il dévoile sa collection Craftsman Fusion Wear. Une cinquantaine de tenues nées d’un dialogue avec l’intelligence artificielle (IA) y tissent, à travers les séries « Denim », « Suit » et « Brocart », le fil continu d’un artisanat entre passé et avenir. Le tout converge vers un leitmotiv unique résumé par le terme « rong » – faire fondre et fusionner.
Interrogé sur cette collaboration inhabituelle avec l’IA, l’artiste y voit une piste très prometteuse. S’il s’agissait d’une première pour lui, il avait déjà ressenti lors des défilés à Milan et Keqiao un mélange d’esthétique chinoise et de technologie numérique. Pour lui, l’enjeu est de tisser un lien organique entre la technologie moderne et la culture traditionnelle.
Il insiste néanmoins sur le rôle crucial de l’humain dans le processus créatif : « J’ai demandé à la machine ce qu’un artisan porte dans ses rêves. Elle m’a proposé des images. Mais le choix final de celles qui demeurent m’appartient. Ce n’est qu’à cette condition qu’elles reçoivent une âme. »

La collection Craftsman Fusion Wear à la clôture de la Semaine de la mode de Beijing printemps-été 2026, le 17 septembre 2025
S’ouvrir pour préserver
À travers le défilé sur la Grande Muraille, lieu emblématique de la culture chinoise, s’il en est, Zhu Bingren a rendu son savoir-faire patrimonial spectaculairement accessible. Il a démontré que l’art du cuivre ne se cantonne pas aux vitrines des musées, mais qu’il peut être vivant, respirant, et se porter au quotidien. En transposant l’esthétique du « rong » dans la mode, il a ouvert ce patrimoine à un public nouveau, jeune et international, le traduisant dans une expression universelle et contemporaine.
Cette approche puise sa source dans une conviction absolue : « Je suis porteur d’un patrimoine culturel immatériel national. C’est pour moi un devoir et une responsabilité indissociables, et je dois naturellement m’en acquitter avec excellence. » Pour l’artiste, cette mission n’a rien d’une préservation figée puisqu’elle s’apparente à un acte de perpétuation vivante.
En 2008, il a fondé avec son fils la marque « Zhu Bingren – Tong », qui intègre l’art du cuivre dans le mobilier, les arts décoratifs et l’architecture. Il a ainsi invité ce savoir-faire ancestral dans l’intimité des foyers.
Le hasard et la sagesse
Lorsqu’il évoque en riant un « second commencement » à plus de 80 ans, Zhu Bingren dégage une alliance rare entre sérénité souveraine et fougue créative, entre sagesse de l’âge et audace de la jeunesse. Au cœur de sa philosophie réside une confiance profonde dans le processus créatif, avec sa part de hasard.
« Il y a tant de coïncidences, tant d’imprévus qui, si nous savons les saisir, deviennent la matière même de la création. Au sein de ces surprises, nous découvrons ce que nous cherchons vraiment. Ce qui ne nous sert pas nourrit notre énergie. Ce qui est bon s’inscrit dans notre mémoire. » Cet état d’esprit explique son insatiable appétit pour l’inconnu, faisant fi du poids des années.
Au-delà du maître artisan, Zhu Bingren est un passeur. Entre bronze et soie, tradition et haute technologie, il prouve que la culture ne survit pas dans l’immobilisme, mais dans le mouvement. Un message qu’il s’emploie d’ailleurs à diffuser à travers le monde, une coulée de cuivre après une autre.
*NILS BERGEMANN est enseignant d’allemand, de linguistique et d’économie à l’Université de Commerce international et d’Économie.
|
|||||
24 Baiwanzhuang, 100037 Beijing République populaire de Chine
互联网新闻信息服务许可证10120200001 京ICP备08005356号-3 京公网安备110102005860号