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Vivre le design |
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| MIYA BENDAOUD, membre de la rédaction · 2026-03-16 · Source: La Chine au présent | |
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Designer, scénographe et penseuse du collectif, Matali Crasset développe depuis plus de vingt ans une approche du design attentive aux usages et aux manières de vivre ensemble. Avant de dessiner la moindre forme, elle observe, écoute et se laisse imprégner par l’espace et ceux qui l’occupent. « Je me nourris du terrain comme une chercheuse : je lis, j’observe, puis les choses se mettent en place dans ma tête. C’est un processus invisible et lent », explique-t-elle. Cette patience contraste avec la rapidité des mutations chinoises et donne naissance à des projets où l’expérience prime sur l’effet, et où le design devient un outil d’attention.
Ses interventions en Chine prennent principalement la forme d’expositions et d’espaces ouverts au public. À Shanghai, au Power Station of Art, musée d’art contemporain installé dans une ancienne centrale électrique, elle conçoit la librairie dododo comme un lieu hybride, actif, profondément collectif. « La librairie accueille un espace pour des ateliers de création, un espace pour des conférences et un café », précise-t-elle. Le livre n’y est jamais une fin en soi, mais un point de départ.
Le projet s’organise autour d’un dispositif central inspiré du film Fahrenheit 451 de François Truffaut. « Le monorail constitue le cœur du dispositif, il permet d’éviter d’encombrer l’espace avec des rangements-wagons en suspension mobiles, qui peuvent être roulés à différents endroits, et sont accessibles des deux côtés. » Autour de ce cercle, « sept segments colorés » structurent l’espace et se prolongent en branches rayonnantes, correspondant aux différents secteurs d’activité de la librairie.
Dans ce lieu, chaque visite est une rencontre avec l’espace et les autres. Les visiteurs circulent, s’arrêtent, échangent, prennent un livre, discutent autour d’un café et participent à des ateliers. Chaque détail, la lumière, le bruit feutré des pas, l’agencement des modules, participe à faire de dododo un espace vivant. C’est un lieu où le collectif s’invente à chaque instant et où les interactions humaines deviennent la matière première du design.

La librairie dododo au Power Station of Art au Musée d’art contemporain de Shanghai
Espaces collectifs
Dans la même ville, Matali Crasset explore une tout autre échelle avec « Sid et le monde du dessous », exposition présentée en 2022 au West Bund Museum, en collaboration avec le Centre Pompidou. « L’envie était de faire découvrir un nouveau territoire, à hauteur de graine », raconte la designer française.
Pensé « à hauteur de graine », ce monde offre un point de vue unique où petits et grands explorent des détails invisibles à l’œil adulte. Les personnages-graines, dont Sid – un petit gland de chêne –, guident les visiteurs dans un labyrinthe souterrain. Les sons, les odeurs et les textures créent un univers immersif, où chaque geste devient une manière d’apprendre et de s’émerveiller. Pour la designer, l’expérimentation est la clé : « Elle favorise la compréhension des interactions existantes sur le monde environnant et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre société. »
Cette attention portée à l’expérience sensorielle et ludique s’inscrit dans une logique plus large : le design devient terrain d’expérimentation, de rencontre et de transmission, dépassant la simple logique esthétique pour engager une relation vivante avec le public. Le design, en médiateur sensible, éveille une conscience écologique sans recourir à un discours frontal. Ces expériences nourrissent aussi une réflexion sur les formes d’organisation collective, particulièrement vives dans l’histoire architecturale et sociale chinoise.
« Je me suis naturellement passionnée pour les tulou, ces maisons circulaires ou carrées du Fujian », confie-t-elle. Ces architectures vernaculaires en argile à plusieurs étages combinent habitat fortifié et vie collective. « Elles proposent un rapport entre extérieur et intérieur très intéressant, les murs extérieurs sont quasi aveugles et la vie est organisée autour d’une cour circulaire. » Une leçon d’architecture et de société qui nourrit sa réflexion sur les manières contemporaines d’habiter ensemble.
Dans ses projets, l’espace n’est jamais figé : il est à habiter, à parcourir, à inventer. Il devient un outil pour repenser nos façons de coexister, que ce soit dans une librairie, un musée ou un lieu physique du quotidien.

Foulards en cachemire pour l’Année du Cheval (PHOTOS FOURNIES PAR MATALI CRASSET)
Dialogues culturels
Le dialogue entre la Chine et la France se prolonge également dans le textile. Pour la maison Hengyuanxiang, Matali Crasset a conçu deux foulards en cachemire présentés à l’occasion de l’Année du Cheval. Sur l’un des foulards, le cheval inspiré des soldats en terre cuite de Xi’an devient une figure centrale et semble se déplacer du décor de gauche qui présente Shanghai vers le décor de droite qui représente Paris. Cette image offre une narration visuelle qui tisse un récit de voyage et de connexions culturelles.
Si son travail est montré dans des cadres institutionnels, Matali Crasset tient à préciser sa posture. « Je n’expose jamais mon travail mais des réflexions. » Pour elle, l’exposition est un outil critique. « Exposer une démarche de design aujourd’hui, c’est montrer et partager les hypothèses de reconfiguration sur lesquelles je travaille pour inviter à faire chemin critique ensemble. » Le public n’est jamais passif : il s’assoit, observe, participe, et construit du sens.
« Je me définis comme “designeureuse” (association des mots designer et heureuse, NDLR) », affirme-t-elle, revendiquant une pratique en mouvement constant. En Chine, cette agilité trouve un terrain particulièrement stimulant : ses projets n’imposent pas des formes, mais proposent des situations – des espaces pour expérimenter, réfléchir et habiter autrement.
À travers toutes ces initiatives, Matali Crasset défend une conviction centrale : le design ne se réduit pas à des objets, mais se déploie en situations et en relations. Une librairie peut devenir un lieu de vie ; une exposition, un monde à explorer ; un motif textile, un récit partagé. Entre la France et la Chine, son travail trace des chemins discrets et durables où collectif, expérimentation et expérience sensible sont au centre des enjeux. Plutôt que l’effet spectaculaire, elle propose des utopies pragmatiques, éprouvées par l’usage, pour réinventer nos manières d’habiter ensemble, ouvrant des perspectives sur le rôle du design dans le dialogue interculturel et la construction d’espaces collectifs vivants.
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