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Gardiens de la canopée |
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| YANG JUNKANG* · 2026-02-09 · Source: La Chine au présent | |
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Poiriers en pleine floraison dans les anciens vergers de Shichuan (Gansu)
Dans le bourg de Shichuan (Gansu), un système agroforestier vieux de près de 600 ans prospère au bord du fleuve Jaune, où plus de 9 000 poiriers centenaires s’étendent le long des deux rives. Parmi ces géants végétaux, le doyen frise les cinq siècles et continue, avec une vigueur insolente, de porter ses fruits chaque saison. Cette résilience remarquable a d’ailleurs valu au site, en 2025, une reconnaissance internationale majeure avec son inscription par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur la liste des Systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM).
Un écosystème ancestral
Depuis les hauteurs de Shichuan, le spectacle est saisissant. Le fleuve Jaune s’étend tel un ruban de soie au milieu des terrasses fertiles qui couvrent plus de 12 000 mu (1 mu = 1/15 ha).
Ce paysage n’est pas seulement un tableau bucolique, c’est le fruit d’une ingéniosité née en 1495, sous la dynastie Ming (1368-1644), lorsque l’édification d’une forteresse a transformé cette terre sauvage en un havre habité. Sous le règne de l’empereur Jiajing (1522-1566), les habitants ont inventé un modèle agroforestier visionnaire basé sur le principe des « forêts en hauteur et des cultures en contrebas ». Ce système repose sur une symbiose entre les poiriers qui protègent les sols contre l’érosion et la désertification, ainsi que les haricots et les légumes qui préservent l’humidité et fertilisent les sols. Aujourd’hui encore, cet écosystème fonctionne avec une production de plusieurs milliers de tonnes de poires par an.
Autrefois protégée par la forteresse Shizichuan, qui lui a donné son nom, cette oasis de biodiversité continue de nourrir les générations actuelles, perpétuant le dialogue entre l’homme et la nature.

Des touristes parcourent les allées de Shichuan.
La transmission des techniques
Dans les vergers, se joue un ballet vertigineux, véritable « travail aérien » où les agriculteurs défient la gravité. Perchés sur des échelles de plus de 10 m de haut, ces hommes se balancent et pivotent avec une aisance de danseurs pour tailler, polliniser et récolter. C’est la technique « tianbashi », inscrite au patrimoine culturel immatériel provincial du Gansu, un savoir-faire ancestral de plus de 300 ans.
La maîtrise du tianbashi est une affaire de précision millimétrée. Avant chaque ascension, la solidité des repose-pieds des échelles et l’intégrité des cordes de suspension font l’objet de vérifications minutieuses. Le secret de la stabilité repose sur l’inclinaison de l’échelle : un angle calculé à l’estime pour permettre aux « marcheurs du ciel » d’atteindre chaque recoin de la canopée sans jamais vaciller. Aujourd’hui encore, cette expertise humaine reste irremplaçable pour prodiguer des soins méticuleux aux poiriers.
Le calendrier des vergers est rythmé par d’autres rituels tout aussi singuliers. Dès l’aube du printemps, les troncs sont enduits de boue puisée dans le fleuve pour asphyxier les parasites. Pendant l’été, un anneau de sable est placé au pied des arbres pour bloquer les insectes, et les branches sont secouées pour faire chuter les nuisibles. Puis lorsque le froid s’installe, les agriculteurs utilisent des outils forgés sur mesure pour gratter la vieille écorce et déloger les agents pathogènes tapis dans les crevasses du bois.
Pourtant, cette tradition ne tourne pas le dos à la modernité. Pour redonner une deuxième jeunesse aux spécimens tricentenaires, les agriculteurs marient désormais les savoirs anciens aux biotechnologies. Greffage de précision et comblement des cavités permettent de revitaliser les troncs, tandis que la lutte biologique et physique remplace progressivement les produits chimiques.

Poiriers centenaires de Shichuan
Des valeurs diversifiées
Malgré leur majesté, les vergers traversent une période de transition délicate. Le tianbashi, qui exige courage et force physique hors du commun, peine à séduire les nouvelles générations. Pour les agriculteurs de plus de 60 ans, l’ascension de ces échelles devient périlleuse, ce qui fait peser une réelle menace de disparition sur ce savoir-faire. Parallèlement, l’envolée des coûts d’entretien des poiriers et les aléas du marché mondial mettent sous pression la rentabilité directe de la récolte.
Pourtant, derrière cette fragilité se cache la redécouverte d’un trésor aux multiples visages. Autrefois perçus uniquement pour leur production fruitière, les vergers connaissent aujourd’hui une « revalorisation » où se mêlent histoire, écologie et esthétique paysagère.
Véritable conservatoire génétique, le site s’impose comme un « musée vivant du poirier » irremplaçable. Sur les 9 423 spécimens centenaires, plus d’un millier ont plus de 300 ans. Ces arbres sont des archives vivantes permettant d’étudier les techniques agricoles, les changements climatiques et le développement socio-économique des dynasties Ming et Qing (1644-1911).
Les vergers jouent un rôle essentiel dans la rétention d’eau et la protection des sols. Les oiseaux et les insectes qui y trouvent refuge forment une chaîne alimentaire complexe et autonome, tandis que la culture des légumineuses enrichit naturellement la terre. Ce modèle de résilience offre aujourd’hui une leçon précieuse pour l’agriculture durable en zone aride
et semi-aride.
Nouveau souffle touristique
Shichuan trace une nouvelle voie en mariant agriculture, culture et tourisme. Depuis 2025, une voie navigable de 35 km permet aux touristes de remonter le fleuve Jaune pour accoster directement au pied des vergers. Désormais le site vit toute l’année. On y vient pour la délicatesse des fleurs au printemps, le camping sous la fraîcheur des feuilles en été, la cueillette de fruits automnale ou les paysages enneigés de l’hiver. Cette diversification a porté ses fruits, attirant plus d’un million de curieux chaque année et générant plus de 90 millions de yuans de recettes touristiques.
La technologie rend la culture traditionnelle plus tangible et accessible, renforçant encore son attrait. Grâce à des expériences immersives en réalité augmentée, le visiteur ne se contente plus d’admirer les poiriers, il voyage dans le temps jusqu’à la dynastie Ming pour observer les premiers planteurs façonner ce paysage.
La pérennité de cet écosystème repose sur un mécanisme de protection rigoureux. Avec un fonds annuel de 2,4 millions de yuans, les autorités locales ont mis en place un système de suivi personnalisé : « un arbre, un dossier ». Des accords lient les agriculteurs et les exploitants pour garantir la santé de chaque spécimen. Quant aux arbres les plus anciens ou isolés, ils sont pris en charge par un centre de protection qui innove en proposant le parrainage. Entreprises et particuliers peuvent faire des dons en échange d’un droit de dénomination, créant ainsi un lien affectif et financier avec la sauvegarde du site.
Les pratiques de Shichuan prouvent que la protection n’est pas un frein, mais un moteur de développement durable. Il illustre parfaitement la multifonctionnalité de l’agriculture : au-delà de la production alimentaire, elle devient une source de services écologiques, un gardien de la mémoire et un architecte du paysage. Un modèle de durabilité qui offre une source d’inspiration à l’échelle mondiale.
*YANG JUNKANG est journaliste à China.org.cn.
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